30° Degrés Magazine - Ben Thouard

Ben Thouard
l’homme-océan

Texte: 30° Degrés Magazine: Claude Hervé-Bazin | Photo: Ben Thouard

A la question, « quelle activité exercez-vous ? », Ben Thouard répond « photographe de mer ». Un drôle de métier. Exercé sur l’eau. Sous l’eau. La plupart du temps à Tahiti, au contact de la mythique vague de Teahupo’o, en apnée, en quête de l’image qui saura retranscrire son émerveillement face à la beauté des océans. Ben est un poisson. Un artiste aussi, qui livre sa vision d’un monde assurément aquatique dans un livre poète : Surface

Enfant, Ben Thouard passe ses étés à dériver en Méditerranée, en voilier, aux côtés de son père marin. Une itinérance alliant à un but hypothétique (la Corse) un voyage en soi, à travers les magies de la pleine mer. Là où la plupart naviguent d’une terre à une autre, un brin de frayeur ancré en eux, Ben et son père laissent filer les semaines au large, au milieu de nulle part. Le jeune garçon y développe un lien viscéral à l’océan. Son bien-être, sa sérénité, son chez-lui, c’est le grand bleu qui les lui offre, entre sensualité et béatitude.

Accro au surf dès ses 8 ans, Ben quitte dès qu’il le peut les rivages toulonnais, trop flats, pour les spots hawaïens. Il y aiguise plusieurs années durant son sens de la vague et de l’image; voyage, butine de spot en spot, d’archipel perdu en break isolé. Le voilà au Timor, à Madagascar, en Indonésie, en Micronésie, au Mozambique. Le monde est un océan. En 2007, bingo: coup de foudre pour Teahupo’o, quartier général des surfeurs maohis. Ben s’installe à ses portes, entre la forêt couvrant les pentes de Tahiti Iti et le récif. Tout jeune encore, il s’invite déjà régulièrement dans les pages de 30 Degrés. Un lien se crée.

Lorsque l’artiste fait surface
Dix ans déjà que Ben tutoie la vague. La dévisage. L’envisage. L’apprivoise. Dix ans de progression et de réflexion qui débouchent, aujourd’hui, sur un livre amoureux: Surface. C’est là, entre l’eau et l’air, sur la peau de cet univers marin sans cesse mouvant, fugitif, que Ben évolue. «Les vagues ne sont qu’une déformation de la surface, dit-il. Leur interaction avec la lumière est fascinante, sans cesse renouvelée. Je passe aussi des journées entières à photographier juste sous la surface (en apnée), à tenter notamment de capter ce qui se passe de l’autre côté du miroir, à travers la transparence de l’eau.» Dans ces instants suspendus resurgit la plénitude de jadis, l’enfant plongé en Méditerranée.

A l’image, aux côtés des surfeurs, l’océan joue un rôle de plus en plus grand. Plutôt que de le découvrir depuis la terre, c’est la terre qui se livre depuis le large. L’océan n’est pas que scène, il devient acteur, tendance monstre sacré. Révèle ses humeurs, ses langueurs, ses ardeurs, ses paix sublimes. Joue avec les hommes, les tolère, les avale, les rejette. Les angles sont improbables, uniques, décalés, reflétant un monde inversé, tel ce remue-ménage des rouleaux s’écrasant sur la barrière réinventé en ciel d’orage. Après 13 ans de photo d’action, Ben s’est laissé submerger par la vision unique de la mer qui l’habite. Une intimité rare. Une complicité évidente. Le noir et blanc de ses débuts a ressurgi, au compte-goutte. Le résultat de cette quête intérieure l’a propulsé dans les galeries et le photographe de surf s’est mué en artiste éditant des images en tirage limité.

Mille clic pour une image
L’inspiration est une chose, la technique une autre. Quel point commun entre une photo détaillant les gouttelettes de la lèvre d’une vague figées au 1/8000e de seconde et un surfeur immortalisé dans un tube en pose longue (1/5e ou 1/10e) dans un superbe effet de flou filé? L’expérience. Et le fait de remettre mille fois l’ouvrage sur le métier. «Il m’est vraiment arrivé de shooter un millier d’images pour en avoir une bonne au final, se souvient Ben. Les conditions sont difficiles, tout bouge en permanence et la météo est reine. Je n’utilise ni bouteilles ni flottaison, juste des palmes. Dans les vagues, on ne peut contrer les forces de la nature, tout est une question d’anticipation et de placement! Il faut savoir lire l’océan, prédire là où va avoir lieu l’action. Parfois, on pense avoir l’image de l’année, mais en passant le surfeur a projeté une micro goutte d’eau sur l’objectif… La photo de surf, c’est ça: beaucoup de temps (jusqu’à 10h quotidiennes dans l’eau quand les conditions s’y prêtent!), d’efforts et de patience, mais c’est ce qui fait la valeur des clichés réussis.»

Pas d’appareil sous-marin: Ben utilise un Canon EOS 1D X Mark II placé dans un caisson étanche Aquatech. Côté objectifs, toutes les focales ont leur intérêt. Les 24 et 50 mm ont sa préférence, avec le 70/200, difficile à manier en nageant, mais qui permet de capter des détails précis. Le fish-eye (14 mm) avale élégamment les surfeurs dans leur tube. Le 16-35 mm se prête bien aux images sous-marines. Et le 600 mm entre épisodiquement en scène. «Ce qui est intéressant, c’est de proposer une multitude de sensations différentes.»

Une fois appuyé sur le déclencheur, reste à sauver sa peau. A Teahupo’o, l’atterrissage peut être brutal – même si, là encore, l’anticipation paie. Toucher le récif se révèle souvent douloureux, quand la force des vagues ne le projette pas carrément jusque dans le lagon… Mais Ben est du genre philosophe: «ça fait partie du jeu et c’est ce qui est fun.» Évidemment, lorsque son matos se retrouve au fond de l’océan, le sourire se crispe…

Pour que (sur)vive l’océan
Certaines images semblent si irréelles sur l’on suspecte parfois un montage. Erreur. «Je ne modifie rien, excepté les contrastes et la température de couleur, pour obtenir une unité de ton» affirme Ben – un travail d’autant plus nécessaire dans le cadre d’un livre. Son secret, en fait, est simple: la passion, l’obstination et l’endurance. La meilleure recette pour obtenir quelques clichés magiques sur les 200 000 réalisés chaque année…

«Vivre à Tahiti est une chance. A Teahupo’o, on est vraiment en pleine nature, loin de tout. J’aimerais contribuer à protéger cette qualité de vie unique, sensibiliser les gens à la nécessaire protection des océans. Notre génération se doit de prendre conscience et d’agir. J’aimerais utiliser mes images pour retenir l’attention du public sur la beauté de nos océans et améliorer leur destin. Si quelqu’un comme moi ne le fait pas, qui le fera?»

www.benthouard.com

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